Seriöser Tenor-Ersatz

 

La production des Contes d´Hoffmann de Robert Carsen date de 2000, assez certainement ce qu’il a fait de mieux en termes d’invention théâtrale pure, et d’absolu professionnalisme dans l’utilisation des lieux et des moyens, également gigantesques, mis à sa disposition. La fantasmagorie d’un Prologue à transformations, qui nous fait passer comme en rêve du royaume enchanté de la Muse au théâtre même où la Stella chante Don Giovanni, et à la fabuleuse taverne où un Hoffmann illuminé et ivre chante et mime un Kleinzack de contes fantastiques de Grimm, tout cela donne à peu près tout ce qui s’est fait depuis en théâtre lyrique des leçons d’efficacité, d’inventivité et, osons le mot, d’économie : tant le moindre détail est intégré en vue de l’ensemble. Il s’en faut que la totalité des Contes se tienne à pareil niveau.

"Les Contes d´Hoffmann an der Pariser Bastille/ Szene/ © Julien Benhamou (ONP)

„Les Contes d´Hoffmann“ an der Pariser Bastille/ Szene/ © Julien Benhamou (ONP)

L’acte d’Olympia est déparé par la pure hideur de ce qu’on voit, et on pardonnera difficilement à Carsen la charrette de foin où Hoffmann se fait violer par la Poupée, arrachant au public des rires gras, et qui en redemandent. L’acte d’Antonia, avec sa fosse d’orchestre en guise de scène et envahissant la scène, ça n’est qu’une idée, brillante peut-être, mais qui scéniquement fait long feu et n’est commode ni à l’action ni à l’équilibre musicale des trios. Mais ne boudons pas. Tant d’intelligence et, il faut le dire, de bonheur d’expression, un usage pour une fois si légitime du théâtre dans le théâtre, c’est une fête d’opéra comme il en reste bien peu.

S’y ajoute le fait que ces Contes ont enfin trouvé leur maître d’œuvre musical. L’agilité (un vrai vif argent), la diaprure, les mouvements d’humeur reflétés par la musique, l’extravagante et intarissable fantaisie musicale par laquelle le dernier Offenbach fait honte à tant d’opéras français (et pas français) de l’époque qui se prennent tant au sérieux, à tout cela Philippe Jordan, à peine sorti des masses autrement redoutables de Samson (dont il dirigeait la dernière la veille même de cette première), a mis son coup d’œil, son sens inouï des changements de climat, son attention amoureuse à ce que font les chanteurs. Il est, par fait de génération, indemne des empois et amidons qui empesaient un peu les Contes tels qu’on les connaissait à l’Opéra-Comique du temps de Cluytens et même à Garnier avec Prêtre. Le personnage quadruple des Vilains ou Démons perd désormais de la consistance (et même, parfois son Scintille, diamant), celui de la Muse travestie en Nicklausse y gagne une stature, des effets et des airs (surtout maintenant que Stéphanie d’Oustrac s’y met) qui changent toutes les proportions dramatiques et les enjeux de la soirée. Dans cette dispersion apparente des importances, c’est l’orchestre qui assure la fonction de fil conducteur : et toute la palette des émotions y est, et celle des enchantements.

Pour beaucoup, la présence annoncée en Hoffmann de Jonas Kaufmann, une prise de rôle, constituait l’attrait numéro 1, sinon unique, de cette énième reprise. Hélas il renonce. Du coup, et ne serait-ce que par discipline et pour donner l’exemple, on y est allé quand même, alors qu’on s’était abstenu de plus récentes reprises qui n’avaient rien à nous apprendre. Quand une production affiche tant d’autres atouts on y va pour l’œuvre, et pour la qualité de ce qui vient de la maison même, les chœurs, l’orchestre. Et on en est récompensé. Même les plus fervents admirateurs de Kaufmann n’espéraient pas lui voir apporter à un rôle si long, si spécifiquement ténor (et ténor à émission facile, ténor à timbre) l’aisance, la liberté, la désinvolture vocale qui sont tout Hoffmann. Ramón Vargas n’est pas un Adonis, mais un splendide routier de l’opéra assurément, qui timbre la note et qui tient la ligne, et apporte à un des rôles les plus exigeants et complets qui soient des ressources de jeu et de charme surabondantes. Bravo.

 

"Les Contes d´Hoffmann an der Pariser Bastille/ Szene mit Doris Soffel/ © Julien Benhamou (ONP)

„Les Contes d´Hoffmann“ an der Pariser Bastille/ Szene mit Doris Soffel als La Mère/ © Julien Benhamou (ONP)

Stéphanie d’Oustrac, on l‘a suggéré, rafle la mise sitôt sur scène : la présence, la voix, la silhouette aussi, plus d’une fois magique. On mettra aussi haut Ermonela Jaho, sûrement la meilleure des Antonias qui se sont succédé dans le rôle : elle a la fragilité du rôle, mais son raptus aussi, et la profondeur de timbre qui fait poignante l’émotion. Et elle chante en musicienne suprême. Nadine Koutcher est intarissable en suraigus de Poupée. Superbe présence sonore de Doris Soffel dans l’appel de la Mère.

Cette version moderne et définitive des Contes relativise les ci-devant premiers plans. Lindorf, Coppélius, Dapertutto, Miracle sont interprété par Roberto Tagliavini. N’en ressortent que mieux d’épatants seconds couteaux, l’admirable Spalanzani de Rodolphe Briand, le Crespel de Paul Gay, les valets d’Yann Beuron et, dès la taverne, les incisifs comparses que sont dans leurs brèves phrases le Nathanaël de Cyrille Lovighi et le Hermann de Laurent Laberdesque.

Une reprise soignée d’un chef-d’œuvre, cela vaut dix coups d’épée dans l’eau. Et le public de cette première (assez nouvellement recruté, semble-t-il : à preuve ses rires) n’avait pas l’air fâché de découvrir comme c’est bon, Offenbach ! (Opéra Bastille, le 3 novembre 2016) André Tubeuf

 

Den Artikel entnahmen wir – wie stets mit sehr freundlicher Erlaubnis – dem Blog des Autors, L´oil  et l´oreille; Foto oben: „Les Contes d´Hoffmann“ an der Pariser Bastille/ Szene mit Ramon Vargas/ © Julien Benhamou (ONP)