Bezaubernde Sabine Devieilhe

 

Au temps où l’on voyageait peu, l’opéra pourvoyait au dépaysement. Il multipliait les rencontres incongrues, et les malentendus qui s’ensuivent. Un lieutenant de vaisseau américain découvre le Japon sans bien en comprendre les mœurs, ça vous donnera Madame Butterfly. L’officier est anglais dans Lakmé et ça se passe aux Indes : entre la fille des parias et le casque colonial les malentendus d’amour seront un peu du même ordre, également sans espoir. Notons qu’aucun emportement charnel à la Puccini ne travaille les protagonistes, parfaitement chastes et convenables, de Lakmé. On restera dans un flou (folklorique et sentimental) total, que viennent rehausser des scènes de bazar et de fête, pour que le voyeur/voyageur de l’Opéra-Comique en ait pour son argent. Inde de fantaisie, pas vraiment irrévérencieuse, à prendre pour ce qu’elle est : un décor de Luna-Park et d’Exposition Coloniale. Pure fantaisie : mais « fantaisie aux divins mensonges », comme soupirera ici le héros ténor.

„Lakmé“ an der Opéra de Marseille/ Szene/ Foto Christian Dresse

La fortune mondiale de Lakmé a été maigre. Les pays anglo-saxons ne lui ont pas fait fête. Le ravissant nombril de Lily Pons et le contre-mi qui allait avec ont assuré son triomphe au Met, aux années 30. La flexibilité agile de la voix allant trop souvent avec une vaste ampleur de formes, une Tetrazzini, fulminante de voix mais mastoc, ne suffisait pas à son succès. L’ouvrage vit ou meurt (meurt, le plus souvent) du fait de l’héroïne, à qui sont demandées toutes les ressources du chant flexible et allégé, avec dans le timbre des effets de lumière qui peuvent être simplement magiques. Toute une école, une haute école de plastique vocale et de morbidezza à la française se résume dans Lakmé. Les comprimarii doivent s’y montrer d’une élégance digne de la protagoniste. À sa suivante Melika échoit un duo, Dôme épais, qui faisait florès autrefois. Lakmé est démodée, certes : mais c’est qu’une exigence française en matière de ligne, de timbre, de luminosité, de prouesses elle-même n’est plus de mise. Et un tel personnage (une telle vocation)  ne saurait naître par génération spontanée, hors du terreau où se cultivent de telles vertus (s’il s’en trouve encore). Un ténor gracieux comme est Gérald, ça ne court pas les coulisses lyriques. Ni davantage un timbre grave et noble, avec l’onction qu’il faut à Nilakantha.

Toute la « forêt profonde » que chante Lakmé et où elle se fait entendre est singulièrement dépeuplée. C’est presque miracle qu’en cet état du chant français, et du répertoire, puisse se trouver aujourd’hui une Sabine Devieilhe. Et qu’elle se soit identifiée à Lakmé au point de la reprendre et de la parfaire. C’est en Lakmé que l’Opéra-Comique la découvrait, voici trois ou quatre saisons, exquise de texture vocale, et de timbre précieux, mais fragile comme un fil d’or : et il semblait nécessaire que l’orchestre, que la musique même, en quelque sorte fassent silence autour d’elle pour qu’on pusse pleinement goûter la pureté de source de ce chant. Un aplomb supérieur, la pratique de Bach et de son chant soutenu, la maternité, quelques saisons de  prudente maturation, sans métamorphoser nullement cette voix rare, l’ont miraculeusement accomplie, portant à pleine splendeur les virtualités, notamment de timbre, qui sont une fête aujourd’hui. Fête que vient sans cesse rappeler à sa vraie vérité l’exceptionnel effet de lumière, pianissimo, qui fait la voix s’envoler dans un songe doré. Ce n’est pas le brio, malgré les vocalises et cocottes délibérées des Clochettes : c’est la mélancolie, c’est le coloris argentin et la pureté de source, c’est l’innocence qui font le vrai prix de cette Lakmé. Et ce n’est ni à Lily Pons ni à Mado Robin qu’on pensera (les plus anciens du moins) en l’écoutant : mais à Martha Angelici dans sa naïveté dorée, à Janine Micheau qui faisait entendre un Mozart d’or et d’argent dans tout ce qu’elle chantait. Admirables comme sont les Clochettes, c’est dans « la forêt profonde », c’est dans « Tu m’as donné le plus doux rêve » que cette Lakmé enchante. L’élégie a trouvé sa plus belle voix.

Ce n’est pas mince mérite à Majdouline Zerari de s’y marier avec autant de grâce dans « Dôme épais ». Ni à Nicolas Cavallier de garder à son Nilakantha noblesse de ton et ligne à côté de cette déesse. La voix de Julien Dran pourrait être un rien plus jolie : mais sa sobriété même lui permet d’éviter toute fadeur, et peu de Géralds y réussissent.

Avec un très compétent Robert Tuohy au pupitre, parfaite soirée nostalgie, à complimenter, d’ailleurs. Il y a quelque courage à oser être démodé. Opéra de Marseille, 3 mai 2017. André Tubeuf

Foto oben: „Lakmé“ an der Opéra de Marseille/ Szene/ Foto Christian Dresse; den Artikel entnahmen wir – wie stets mit herzlichem Dank – dem interessanten Bloig des Autors: L´oeil et l´oreille